Jérôme, l’enfant du multiculturalisme canadien

Cher Jérôme,

En réponse à la lettre que vous m’avez adressée via votre blogue, je dois vous dire que je reviens au vouvoiement, question de ramener une certaine distance entre nous, gage de civilité. Cela vous évitera du même coup de trop vous rapprocher de moi. On ne sait jamais, je pourrais être contagieux!

Avant d’entrer dans le vif du sujet, vous vous empressez d’affirmer que « notre première ministre a officiellement invité les conservateurs souverainistes à voter pour le PQ pendant la dernière campagne électorale », en laissant entendre que c’était sur une base identitaire. Soit vous n’avez pas lu l’article sur lequel repose votre affirmation, soit vous êtes de mauvaise foi. La première ministre faisait en effet référence à la politique fiscale qu’elle entendait mener:

«J’ai une chose à dire aux souverainistes conservateurs: le Parti québécois a toujours dirigé le Québec en étant très responsable dans ses politiques économiques, ses politiques sociales audacieuses. Je dis aujourd’hui aux conservateurs souverainistes que je dirigerai un gouvernement qui va être responsable»

Dans la même phrase, vous affirmez que les propositions identitaires du PQ sont évidemment une occasion de chasser sur le terrain politique jadis occupé par l’ADQ. Ça prend du culot (vous pouvez le prendre comme un compliment) pour affirmer ça quand on vient tout juste de quitter la direction des communications de la CAQ, le parti qui a avalé l’ADQ et tous ses élus pour lesquels vous travailliez encore il y a quelques mois.

Toujours dans la même phrase alambiquée, vous terminez en jetant comme une vérité irréfutable et définitive « qu’un sondage publié ce matin démontre que les Québécois conservateurs sont très mobilisés par la Charte, alors que la gauche urbaine y est réfractaire. »

La gauche urbaine, vraiment ? Vous voulez sans doute parler des islamistes qui ont appelé à manifester contre la charte à Montréal la semaine dernière. Les mêmes qui voulaient introduire la charia au Québec. C’est ce que vous entendez par « gauche urbaine » ?

Capture d’écran 2013-09-12 à 18.56.16

Reprenons vos prétentions une à une et in extenso:

1) Premièrement, si tu as effectivement lu mon billet deux fois, tu sais que j’ai pris soin de distinguer les politiques identitaires du reste. Nous sommes certainement d’accord pour dire que le PQ et le Tea Party ont, entre autres, des positions très différentes quant à l’interventionnisme de l’État, les armes, l’environnement, etc. Mais malheureusement pour Nous, j’ai la forte impression que le PQ a choisi de rejoindre le Tea Party sur le plan identitaire en présentant sa Charte des valeurs.

N’importe quel observateur attentif de la politique américaine (vous en êtes certainement) sait sans l’ombre d’un doute que les membres du Tea Party et une bonne partie des Républicains seraient les premiers à s’opposer au projet de charte des valeurs. Je cite un républicain dépité de la transformation subie par son parti:

« Having observed politics up close and personal for most of my adult lifetime, I have come to the conclusion that the rise of politicized religious fundamentalism may have been the key ingredient in the transformation of the Republican Party. » 

Il faut quand même être tordu pour associer un projet qui vise à laïciser l’État et un parti politique américain qui a sombré dans la théocratie. C’est ce que vous faites.

2) Ton billet semble reposer sur l’idée que c’est moi qui ai lancé l’idée d’un clivage urbain/régions (ou peuple/élite) sur la question de la Charte, mais ce n’est malheureusement pas le cas. Ce sont plutôt tes amis Djemila Benhabib et Mathieu Bock-Côté, pour ne pas les nommer, qui ont dénoncé la «désaffiliation identitaire de Montréal» et la «confiscation du débat par les élites cosmopolites» dans des entrevues données la semaine dernière. Notre ami Mathieu a même affirmé que le débat en cours constituait une «figure douce de la partition de Montréal» et qu’un des grands objectifs de la Charte était de «réinscrire Montréal, ville cosmopolite, ville plurielle, sous la référence québécoise». En entendant ces propos ― partition, mise en tutelle de la ville par les régions, dénonciation des élites ― tu comprendras peut-être pourquoi j’ai pensé à Sarah Palin.

Votre volonté persistante et masochiste de vous ridiculiser en comparant Matthieu Bock-Côté ou Djemila Benhabib à Sarah Palin ne me concerne pas. Mais sachez bien que non, je ne comprends pas le mécanisme intellectuel qui vous permet d’en arriver à une telle conclusion. La seule hypothèse gentille qui me vient en tête, c’est que vous vous vautrez dans la provocation enfantine.

3) À leur décharge, tes amis avaient de quoi fonder leurs impressions. Les 15 maires des villes défusionnées s’opposent à la Charte, un vote unanime qui a fait dire au maire Philippe Roy qu’il était pratiquement sans précédent. Le conseil municipal de Montréal s’est unanimement prononcé en faveur d’une laïcité ouverte. Tous les candidats à mairies’opposent à la Charte. Même Louise Harel est contre. Quant au dernier sondage Léger, voici ce qu’il indique concernant les appuis régionaux à la Charte:

De toutes les régions du Québec, il n’y en a que deux qui s’opposent à la Charte: Montréal et Québec. Toutes les autres régions sont en faveur (ou également divisées). Je ne sais pas pour toi, mais en ce qui me concerne, ça semble pas mal valider l’impression de tes amis (et la prémisse de mon billet) à l’effet qu’il existe un certain clivage urbain/rural sur la question de la Charte des valeurs.

Nous voilà enfin au coeur de l’affaire. Cette prémisse qui est la vôtre selon laquelle le clivage est avant tout urbain/rural. Vous en avez pour preuve que les deux grandes villes du Québec sont les seules où une majorité s’oppose à la charte. Nous reviendrons plus tard sur Montréal, l’objet de votre quatrième prétention.

Québec est en effet l’endroit au Québec où l’opposition à la charte est la plus forte. Vous affirmez que c’est son caractère urbain qui explique ce résultat. C’est risible.

Tant qu’à y être, pourquoi ne pas qualifier la région de Québec de fief de la « gauche urbaine »? Comment expliquez-vous que cette zone urbaine exemplaire, selon vous, soit également le seul fief des conservateurs de Stephen Harper et de la CAQ-ADQ au Québec?

Si vous descendiez un instant de votre perchoir moral, vous constateriez dans le sondage de Léger qu’il y a à Québec une majorité en faveur de l’interdiction du port des signes religieux dans la fonction publique et une majorité qui affirme que la charte est nécessaire. Il ne vous est jamais venu à l’esprit que cette opposition à la charte à Québec avait pour ressort le mouvement anti-péquiste, plutôt que le contenu même du projet?

4) Comment faire, dans les circonstances, pour prétendre que Montréal appuie la Charte? Eh ben…. eh ben… en considérant seulement les appuis francophones! Fallait y penser. Quand on ne s’intéresse qu’au vote d’un certain groupe, on peut faire apparaître plein de choses extraordinaires. À ce titre, c’est Mitt Romney qui a été élu président des États-Unis en 2012, parce que 59% des Blancs ont voté pour lui! (C’est un gros scoop, tu devrais l’envoyer au New York Times.) Par contre savais-tu qu’Obama avait aussi été élu président avec 93% des voix si on ne considère que le vote des Noirs? Si j’étais de mauvaise foi, je ferais remarquer qu’il y a une ressemblance de plus entre le PQ et le Parti Républicain: les deux partis semblent avoir décidé de tout miser sur le vote d’un seul groupe d’électeurs. Ça ne semble pas trop aider les Républicains ces temps-ci, par contre. Et entre nous, je ne suis pas certain que ce soit une bonne stratégie pour le PQ à long terme non plus.

Achevons une fois pour toute votre prémisse selon laquelle la division est essentiellement urbaine / régions. Au Québec, 42 % de la population s’oppose à la charte.  L’Est du Québec, la partie du territoire la moins urbanisée, s’y oppose à hauteur de 41 %, un écart de seulement un point. On peut aussi comparer la zone la plus urbanisée et celle qui l’est le moins, l’île de Montréal (48 %) et l’Est du Québec. L’écart entre les deux est de 8 points.

Les anglophones s’opposent à la charte à hauteur de 72 % et les francophones à 34 %. Un écart de 38 points. Comme l’indiquent très clairement ces données du sondage de Léger, la vraie fracture ne se trouve pas dans l’opposition urbain-région, mais plutôt sur le front linguistique. Permettez-moi de vous faire un dessin:

Capture d’écran 2013-09-19 à 14.17.31

Cette fracture linguistique est le reflet d’une autre fracture, celle-là beaucoup plus large, celle de deux visions du monde différentes, aucune n’ayant une supériorité morale intrinsèquement supérieure à l’autre.

Nous sommes ici au coeur de votre pensée. Vous dîtes en effet des francophones qu’ils forment un « certain groupe. » C’est l’essence même de l’idéologie d’État du multiculturalisme mise en place par Trudeau père il y a de cela quatre décennies. Cette idéologie, devenue dominante au Canada, infère qu’il n’y a qu’une seule nation politique et que les autres « groupes » ou « culture », y compris le Québec, ne sont que cela. Vous êtes un être post-national (vous avez bien le droit) qui exècre l’idée même de nationalisme québécois.

En cela, vous êtes un enfant du multiculturalisme canadien et il faut vous le donner, en poussant la logique jusqu’au bout de sa cohérence comme vous le faites, vous réussissez même à en incarner l’archétype.

En vous joignant à la CAQ – un parti qui se dit nationaliste – l’année dernière, vous avez fait une erreur d’appréciation. Vous seriez plus à l’aise auprès de Philippe Couillard, mais même là, comment pourriez-vous concilier le rejet (même symbolique) par ce parti du multiculturalisme canadien? Comme fils spirituel du multiculturalisme de Trudeau père, votre vraie place se trouve aux côtés de votre frère d’armes, Justin.

Pour Justin, comme pour Philippe Couillard, le Québec n’a pas besoin de protéger sa culture nationale, que ce soit sa langue ou sa conception de la citoyenneté et de nos règles de vie communes. Vous n’êtes donc pas seuls dans votre camp, mais vous êtes très minoritaires.

Dans un autre sondage, effectué par Angus-Reid celui-là, pas moins de 86 % des répondants ont affirmé que la culture québécoise avait besoin de protection. 72 % des francophones approuvaient « fortement » cette assertion et seulement 14 % des non-francophones. Il y a là un écart abyssal de 58 points de pourcentage. Deux mondes, donc.

5) Considérant que nous ne serons sans doute jamais d’accord quant à la véritable nature de cette Charte, le débat sur la valeur respective du discours officiel et des lignes ouvertes me semble assez futile. Entre temps, je continuerai malheureusement de croire que les lignes ouvertes reflètent mieux le sentiment et la manœuvre politique qui sous-tendent la Charte que les explications maladroites du gouvernement.

Vous semblez décidément être entiché des lignes ouvertes, puisque vous vous y référez sans cesse pour écarter toute objection. Mais de quelles lignes ouvertes parlez-vous? Est-ce que vous passez vos journées à écouter les lignes ouvertes?

Je vous avoue que je serais bien en peine d’en discuter, car la seule que j’écoute de temps à autre, c’est celle du midi à Radio-Canada. Quant aux radios, je connais bien celles de Québec, où j’ai le bonheur de demeurer.

Savez-vous qu’elles ont pour modèle les radios américaines, celles qui moussent l’intolérance, le droit de porter des armes à feu, la religion et la bigoterie?

Savez-vous, Jérôme, que ces radios privées de Québec auxquelles je fais référence sont ce qui se rapprochent le plus au Québec du mouvement du Tea Party? Vous êtes en bonne compagnie, Jérôme, parce que ces radios s’opposent systématiquement à tout ce qui émane du Parti Québécois, y compris la charte. Exactement comme ces radios américaines qui diabolisent tout ce qui vient du président Obama.

Citant Gérard Bouchard, vous terminez avec ceci:

« Encourager l’insécurité pour s’y appuyer. À toi de voir à quel parti politique américain ça te fait penser. »

Répondre à un sentiment d’insécurité, ce n’est pas l’encourager, c’est prendre ses responsabilités. C’est encore plus vrai à propos d’une nation qui est minoritaire dans le système politique fédéral qui est le nôtre. Cette nation francophone dans un continent anglophone. Cette nation sans pays, qui s’est fait imposer une Constitution dont elle ne voulait pas, cette nation québécoise a toutes les raisons du monde de vouloir protéger sa culture. Ne pas répondre à cette aspiration, ce serait pour les leaders politiques se défiler de ses responsabilités.

Les socialistes français ont longtemps nié le sentiment d’insécurité (physique, s’entend) qui régnait dans les banlieues des grandes villes en France. Ils dédaignaient cette question, ils ont ignoré la population qu’ils représentaient, et ce faisant, ont laissé le Front national mousser ce sentiment d’insécurité et gangrener l’espace politique français. Certains quartiers sont même carrément passés du Parti communiste au FN!

Cette attitude de mépris dédaigneux pour les sentiments de la population, quand elle guide les leaders politiques, représente un des plus grands périls qui soient pour la démocratie.

Je sais bien que, de votre côté, vous vous opposez d’une autre perspective, beaucoup, beaucoup plus haute, juché que vous êtes sur votre supériorité morale, post-nationale et multiculturaliste.

Ça doit être confortable, là-haut, loin de l’agitation humaine.

Mais sachez que ce dédain que vous exprimez fait le lit des intégristes religieux et des populistes de la gauche et de la droite radicales, qui tous, s’opposent au projet de charte des valeurs québécoises.

À vous de voir si vous êtes confortable en compagnie de ces mécréants.

Une réflexion sur “Jérôme, l’enfant du multiculturalisme canadien

  1. C’est un réel plaisir que de vous suivre. La clareté de votre argumentaire me permet de mieux contribuer aux débats politiques.
    Bonne continuation.

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