Le syndrome du Camembert

Autre semaine difficile pour Philippe Couillard.

Empêtré dans le bourbier de ses propres bourdes, il a fallu en plus que ce soit une de ses députées, Fatima Houda-Pépin, qui jette une lumière crue, pour ne pas dire cruelle, sur les faiblesses de plus en plus apparentes du chef libéral, qui aura encore une fois été obligé de rectifier sa position.

Dès le lendemain, il remettait ça en déclarant, à la grande stupéfaction de ses adversaires et surtout de ses députés, que le déficit zéro pouvait attendre trois ou quatre ans. Encore là, les libéraux ont dû corriger leur chef.

Ici et , encore  et aussi dans celui-ci et celui-là, on peut lire les critiques très sévères des analystes, qui reprennent en choeur le terme « Philippe Flop » qui lui a été accolé par le chroniqueur Don Macpherson.

Même les caricaturistes s’y sont mis:

Philippe Flop

Ces bourdes nuisent au chef libéral, ébranlent son leadership et déstabilisent ses troupes.

Il fallait s’y attendre, d’abord parce que l’apprentissage du métier de chef politique est long et souvent douloureux. Je l’expliquais ici.

Mais aussi, comme je l’écrivais il y a déjà plusieurs mois, le jugement politique de M. Couillard est déficient.

Il n’y a rien de perdu, cependant. Il est possible d’acquérir de bons réflexes politiques avec le temps, l’expérience, et beaucoup de cette humilité qui permet d’apprendre.

Comme le disait en privé Lucien Bouchard: « Pour être un chef politique, il faut à la fois un gros égo et beaucoup d’humilité. »

La seconde faille de Philippe Couillard sera beaucoup plus difficile à corriger.

Au-delà des habiletés politiques, il y a les convictions fondamentales de chacun et en particulier sur la question nationale, un axe incontournable en politique québécoise.

Là-dessus, Philippe Couillard tranche par rapport à ses prédécesseurs, qui prenaient soin d’être aussi fermes dans la défense du fédéralisme canadien que dans celle des intérêts du Québec.

C’était vrai pour Bourassa qui, comme le rappelait Mme Houda-Pépin, est allé jusqu’à suspendre des droits en utilisant la clause dérogatoire pour protéger le français. Cela avait d’ailleurs provoqué la colère de certains anglophones libéraux et la création du « Equality Party« .

En 2003, pour rassurer les Québécois qui doutaient encore de sa volonté de défendre les intérêts du Québec, Jean Charest se disait prêt à s’allier au Bloc Québécois dans la bataille pour régler le déséquilibre fiscal. Extrait d’une chronique de Michel David en 2003:

« La réaction de M. Charest, qui promettait, hier, une lutte de tous les instants, quitte à s’allier au Bloc québécois, démontre qu’il a bien vu le danger d’être associé aux libéraux fédéraux. Le débat de la semaine dernière a levé des doutes sur sa capacité de gouverner, mais il sait à quel point son allégeance première demeure suspecte aux yeux de nombreux Québécois, qui ne sont pas nécessairement des souverainistes. »

En terme fromager, nous pourrions comparer l’attitude des Bourassa et Charest à un vieux cheddar au porto. C’est rouge, mais c’est ferme de part en part.

Sur la question nationale, l’attitude de M. Couillard est très différente et s’apparente plutôt au Camembert.

Sur la charte, par exemple, la position de Philippe Couillard est à la fois ferme et molle. La croûte canadienne est bien ferme et le coeur québécois, plutôt mou.

Sa volonté de refuser toute forme d’interdiction des signes religieux et de respecter à la lettre les Chartes des droits constitue très certainement une position d’une grande fermeté. Pour lui, même les juges pourraient sans problème arborer des signes religieux (même le tchador). Pour qu’on ne doute pas de sa volonté inflexible, il a clamé qu’il faudrait lui passer sur le corps. Cette position rallie massivement son électorat anglophone et les fédéralistes québécois à la Stéphane Dion.

En même temps, ce principe inflexible donne une image de mollesse face aux demandes des groupes religieux. Cela donne à de nombreux Québécois francophones l’impression d’un chef incapable de se tenir debout pour défendre les valeurs québécoises.

Mais là où on retrouve la vraie nature du camembert, c’est qu’au premier petit coup de couteau à beurre, au premier signe de rébellion dans les rangs libéraux, il a ramolli sa position, effectuant sur le port du tchador un salto arrière en direct à la télévision.

Un peu comme pour la charte, sur la question de la défense des intérêts du Québec face à Ottawa aussi, Philippe Couillard offre le spectacle d’un homme à la fois ferme et mou.

Le chef libéral a une position fédéraliste très ferme, certains diraient même radicale. Il a par exemple déclaré que son attachement au Canada était inconditionnel.

En contrepartie, M. Couillard semble beaucoup moins déterminé dans sa défense des intérêts et de la réputation du Québec, qui devrait elle aussi être inconditionnelle. C’est la moindre des choses pour quelqu’un qui aspire à devenir premier ministre du Québec et non du Canada.

Jean Charest a scellé sa majorité en 2008 en jouant au champion du Québec face à Stephen Harper, provoquant même une brouille durable entre le gouvernement libéral de Québec et celui d’Ottawa. Les chefs libéraux d’antan savaient bien que le premier devoir d’un premier ministre du Québec consiste à défendre les intérêts du…Québec.

Philippe Couillard semble s’y refuser farouchement. Depuis qu’il est chef, jamais on ne l’a entendu monter au front pour combattre les attaques d’Ottawa. Même quand ces assauts enragent ouvertement les gens d’affaires. C’est quand même curieux pour le chef d’un parti qui se vante d’être celui de l’économie.

Cela donne encore une fois un fâcheux mélange de fermeté contre le nationalisme québécois et de mollesse face à Ottawa.

Fermeté dans le respect de la Charte canadienne, fermeté inconditionnelle de l’appartenance au Canada.

Mollesse dans la défense des intérêts du Québec, mollesse dans la défense des valeurs québécoises.

Il y a dans cette posture de plus en plus claire du chef libéral une trame de fond qui devrait inquiéter les libéraux.

Pour gagner la confiance des Québécois en politique, mieux vaut s’inspirer du cheddar que du Camembert.

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